Mr. Blue Sky

Dans une tentative désespérée de briser son long writer’s block, Jeff Lynne, l’âme créatrice à l’époque du célèbre groupe de rock ELO, avait cherché l’inspiration sur les berges d’un lac suisse. Un choix surprenant pour un artiste au goût clinquant, mais l’illustre Freddie Mercury l’y avait précédé – avec succès. L’inspiration surgit souvent là où l’on s’y attend le moins. Quelques années plus tôt, les membres de Deep Purple y avaient scruté en vain, à travers la fenêtre de leur hôtel, des images inspirantes qui les auraient ramenés sur la voie du succès. Jusqu’à ce qu’ils voient l’hôtel partir en fumée (un fan déjanté de Frank Zappa avait balancé un feu de détresse dans le plafond). Le gigantesque incendie qui s’en était suivi avait fortement impressionné les membres du groupe légendaire. A travers leur regard artistique, ils avaient surtout remarqué les volutes de fumée noire argentée qui, aspirées par l’eau froide, se répandaient sur le lac de Genève en le recouvrant d’un voile sinistre.

Smoke on the water était né, avec l’un des riffs de guitare les plus irrésistibles de l’histoire du rock.Notre héros attendait lui aussi un tel moment. En vain. En cause, un temps de chien comme on le connaît dans nos contrées: des pluies diluviennes durant des semaines sur fond de ciel bas et chargé. Le leader du groupe Electric Light Orchestra était au bord de la dépression.

Jusqu’à ce que, tout à coup, bravant toutes les prévisions météo, le ciel se dégage pour offrir à son regard un ciel bleu radieux qui eut le don d’évacuer toutes ses idées noires. Libéré de ses chaînes psychiques, Mr. Blue Sky sortit de l’imagination de notre héros, suivi rapidement par un album regorgeant de nouveaux hits.

Aujourd’hui, on dirait bien que la victoire électorale de Donald Trump nous gratifie d’un tel moment Mr. Blue Sky sur les Bourses mondiales et les marchés des matières premières.

C’est sans doute faire trop d’honneur au nouveau président américain mais reconnaissons qu’il n’a pas manqué de baraka tout au long de sa carrière. Et le hasard veut qu’après son triomphe, les indicateurs conjoncturels avancés annoncent un tableau économique encourageant tant aux États-Unis qu’en Europe et en Chine. Comprenons-nous bien: le hasard lui sourit, voilà tout. Pour l’exprimer en termes footballistiques: un goal est un goal, hasard ou non.

L’indicateur ISM combiné s’est redressé au début du mois de décembre, ce qui conduit à revoir sensiblement à la hausse la prévision de croissance économique aux États-Unis avec logiquement à la clé, une révision du taux de progression des bénéfices des entreprises.

Graphique 1: indicateur ISM combiné aux États-Unis (industrie plus service) et croissance du PIB

Les nuages menaçants qui plombaient le climat économique depuis le début de cette année maudite semblent avoir été balayés par un vent d’optimisme. Nous avions toujours prétendu en réalité que ces sombres présages se situaient surtout dans la tête des investisseurs, et non pas dans les chiffres.

L’évolution des Bourses d’actions a donc été affectée tout au long de l’année par les conclusions d’analyses baclées, montées en épingle par une presse populaire toujours prompte à relayer les commentaires de « gourous » annonçant l’effondrement imminent du système financier pour avoir droit aux gros titres.

Les mouvements les plus absurdes ont eu lieu au début de l’année. Comme lorsqu’un incident technique sur la Bourse chinoise locale a provoqué une chute des marchés mondiaux ou qu’une hausse purement saisonnière de la masse salariale américaine a fait craindre stupidement un mouvement de hausse des taux d’intérêt directeurs de la Fed comparable à celui, intervenu en 2004 et 2005, qui allait provoquer la crise de 2007-2008. Deux réactions totalement injustifiées, mais il a fallu des mois pour que les marchés financiers se rendent compte de leurs erreurs. Avant qu’ils ne retrouvent ce travers avant le référendum sur le Brexit. Mais cette fois, dès le lendemain du résultat surprenant, ils reprenaient leurs esprits. Certes, il est clair que le « no » britannique a tout du séisme politique mais, au niveau boursier, il ne porte guère à conséquence.

L’élection de Trump – qu’elle vous plaise ou non – a été digérée en une demi-journée par les marchés financiers qui lui ont trouvé très vite une interprétation positive avant de passer au bleu le « no » italien au référendum constitutionnel. Si bien qu’aujourd’hui les principaux indices d’actions (exprimés en euro, en comprenant les dividendes) se situent à l’échelle mondiale à un niveau supérieur à celui du début de 2016 (même si c’est de justesse pour l’indice return européen…).

Graphique 2: évolution des principaux indices mondiaux (indice return en euro)

Tout le monde finit donc par comprendre. Ce n’est pas la politique qui fait la pluie et le beau temps sur le terrain économique et financier mais les banques centrales (objectives) qui n’ont pas ménagé leurs efforts au cours des dernières années – et ont pris les risques qu’il fallait – pour fournir à l’économie aux États-Unis et en Europe l’oxygène nécessaire, sous la forme d’une création monétaire massive et des taux d’intérêt extrêmement bas.

Il est probable à cet égard que, au cours de la grande année électorale qui s’annonce en 2017, seul un résultat aura vraiment de l’importance, celui des législatives en Allemagne. Parce que la chancelière Merkel laisse la BCE faire son travail en toute objectivité, ignorant les critiques irréfléchies mais répandues de nombreux leaders d’opinion allemands.

Si l’alliée de la BCE perdait les élections, la politique monétaire européenne pourrait donc être remise en question. Mais il ne s’agit encore que de conjectures parce que les commentaires et les décisions de la banque centrale ne laissent rien transparaître de cette incertitude. Au contraire, Mario Draghi s’exprime avec une conviction étonnante, ce qui traduit certainement le consensus prévalant au sein de l’organe de décision. L’orientation future de la politique monétaire en 2017 y est exprimée sans ambiguïté: c’est la poursuite du programme de quantitative easing, éventuellement à un rythme moins soutenu (60 milliards d’euros par mois au lieu de 80) avec l’option de le relever à nouveau au besoin – y compris après 2017.

Même le père Noël ne se montre pas aussi généreux. Il n’en fallait pas plus pour que les marchés d’actions européens se sentent pousser des ailes, tout en conservant un potentiel haussier important qui se matérialisera lorsque les chiffres actuels de la croissance économique, qui se cachent encore dans les indicateurs conjoncturels, se traduiront effectivement dans des résultats d’entreprise en progression.

La remontée des taux d’intérêt à long terme s’est donc poursuivie (quelque peu) mais il ne s’agit que d’une normalisation par rapport aux niveaux trop bas qui avaient été atteints ces derniers mois et qui étaient même tombés sous le seuil inférieur de notre modèle de prévision. Il faut remarquer par ailleurs que les prévisions inflationnistes dans la zone euro remontent également: l’objectif de 2 % de hausse des prix semble donc en vue (quoiqu’encore long à atteindre). À ce rythme, le programme de quantitative easing ne sera plus nécessaire d’ici à la fin de 2017, ce qui est de nature bien entendu à pousser à la hausse les taux d’intérêt à long terme européens et à peser sur les cours des obligations. Mais il ne faudra sans doute pas trop compter sur beaucoup de quantitative easing au-delà de 2017, ne fût-ce que parce qu’à ce moment-là il n’y aura presque plus d’obligations (de qualité) à racheter à travers des programmes massifs.

Graphique 3: inflation attendue (vert), taux d’intérêt à long terme allemands et dans la zone euro des obligations d’État

Entre-temps, nos estimations des paramètres financiers pour nos modèles d’allocation d’actifs autorisent une pondération relativement favorable de la composante actions dans nos fonds profilés, avec une légère surpondération des actions européennes et américaines.

Nous reconstituons prudemment nos positions obligataires en acquérant des emprunts d’État à long terme d’Espagne et d’Italie. Les turbulences sur ces marchés se sont clairement atténuées et offrent à nouveau des perspectives d’acquisition de ces titres.

Graphique 4: écarts de taux italiens et espagnols par rapport aux taux allemands (obligations d’État à 10 ans)

Not a cloud in sight… (à première vue du moins mais nous gardons toujours un parapluie à portée de main, en pointant surtout notre regard vers les banques italiennes. Le climat boursier n’est pas à l’abri des giboulées de mars, qui refroidissent d’autant plus les enthousiasmes quand elles se passent en décembre).

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