Canard boiteux

Bienvenue en cette période de douches froides sur les marchés financiers! Après toutes les nouvelles encourageantes des mois écoulés (surtout en provenance des États-Unis), qui sont d’ailleurs déjà intégrées en grande partie dans les cours boursiers, place à l’heure de vérité, à l’aune des investissements concrets, des dépenses de consommation et des bénéfices des entreprises sonnants et trébuchants. En réalité, il est inévitable que l’optimisme à tout crin des Bourses soit confronté pendant un temps à des déceptions, voire à des lamentations. On a même surpris des investisseurs à verser des larmes (de crocodile) lorsque le nouveau président américain a subi sa troisième déconvenue politique d’affilée en un temps record. Ainsi, il apparaît désormais clairement que le célèbre mur (et son paiement par les porteurs de sombreros au Sud du Rio Grande) serait plutôt construit à la frontière du Lala-land que côté mexicain. Il a suffi également que des juges locaux bloquent les nouvelles obligations de visa pour que le magnat newyorkais de l’immobilier subisse sa deuxième défaite en rase campagne. Et enfin, la tentative téméraire et mal préparée de réformer l’Obamacare s’est heurtée à un parti républicain plus divisé que jamais.

Graphique 1: Le cours du peso mexicain par rapport au dollar américain

En définitive, l’évolution du peso par rapport au dollar américain traduit sans doute le mieux la perte de confiance dans la réalisation des plans controversés du nouveau président.

Sans malin plaisir (ce serait mal nous connaître), nous nous permettons de rappeler la stature présidentielle idéale selon les marchés financiers.  Les 100 dernières années boursières révèlent en effet que les marchés connaissent leur meilleure période lorsque le président américain n’a pas les mains libres, ne disposant que du soutien (insuffisant) de l’une des deux chambres. Et lorsque les présidents US peuvent mener leur politique à leur guise (comme Richard Nixon), les marchés des actions et des obligations évoluent défavorablement. Ne nous demandez pas pourquoi. C’est comme cela. C’est pour cette raison, à quelques jours de l’élection, que nous appelions de nos vœux, ouvertement et sans retenue, une victoire de ce Donald J. Trump. Tout simplement parce qu’il était le mieux placé pour garantir la réalisation de notre scénario espéré[i].

Si les Bourses semblent quelque peu déçues par le retrait du projet Trumpcare (réforme du système de soins de santé), elles expriment en réalité surtout leur crainte de voir les projets moins controversés et plus enthousiasmants subir le même sort, comme les grands travaux d’infrastructures et les stimulants à l’industrie américaine.

Les marchés devraient cependant en revenir à une interprétation plus positive des événements à mesure qu’ils verront plus clairement l’évolution des bénéfices des entreprises des secteurs de la pharmacie et de la biotechnologie et des améliorations envisagées pour les infrastructures et l’industrie.  Sur ce plan, les alliés politiques du président américain ne devraient plus se montrer récalcitrants, sous peine de transformer leur champion en un clown pathétique. Et de dégrader par la même occasion l’image internationale des États-Unis. Ces grandes mesures annoncées devraient donc être mises en œuvre, ce qui soutiendra les Bourses.

Par ailleurs, il est impossible désormais d’ignorer l’élan positif de l’économie américaine, surtout après la forte hausse récente, et surprenante, de l’indice de confiance des consommateurs américains.

Graphique 2: Confiance des consommateurs américains

Au niveau mondial, la conjoncture économique reste en bonne voie. Comme vous le voyez, nous nous gardons d’utiliser des termes exagérément optimistes – nous ne le faisons jamais et certainement pas maintenant – parce que même aux États-Unis nous ignorons comment les chiffres de l’emploi vont évoluer. À première vue, le taux de chômage ne peut que continuer à diminuer, compte tenu de la puissante dynamique conjoncturelle haussière des derniers mois. Mais nos prévisions relatives aux prochains chiffres ISM indiquent plutôt un lissage. À un niveau élevé, il est vrai.

Par ailleurs, nous nous demandons toujours pourquoi la masse salariale ne progresse pas à un rythme plus soutenu dans ce contexte de marché d’emploi tonique, surtout que le taux de chômage évolue depuis pas mal de temps sous le niveau Non Accelerating Inflationrate of Unemployment qui se situe (environ) à 5 %.

Graphique 3: Taux de chômage (axe de gauche) et accélération de la masse salariale aux États-Unis (axe de droite)

Certes, la vieille explication s’applique toujours : le niveau de participation de la population active évolue et le taux de chômage réel est sous-estimé systématiquement. Mais cet argument valait également dans le passé quand, dans de telles circonstances, la masse salariale accélérait sa progression. La seule explication plausible que nous pouvons avancer est la très faible hausse du nombre de nouvelles offres d’emploi. L’Américain moyen n’a donc pas l’impression de disposer de nombreuses possibilités d’emploi alternatives, ce qui le dissuade d’exiger de fortes augmentations salariales.

Graphique 4: Croissance du nombre d’offres d’emploi aux États-Unis

Assez parlé de l’Amérique ! Plus près de chez nous, nous observons également des évolutions intéressantes.

L’économie de la zone euro montre déjà les signes encourageants d’une reprise durable, mais ce redressement restera fragile tant que le taux de croissance des crédits aux particuliers et aux PME restera faible et que la BCE sera contrainte, de ce fait, à appliquer un taux d’intérêt négatif à court terme.

Qui plus est, l’inflation attendue dans la zone euro pique du nez. Ce qui est très surprenant pour un redressement économique substantiel.

Graphique 5: Inflation attendue dans la zone euro

Ce qui explique du coup pourquoi le niveau des taux sur les obligations d’État à long terme ne continue pas à augmenter en Allemagne et a même tendance à se réduire en France, en Italie et en Espagne. Ce rétrécissement des différentiels de taux par rapport à l’Allemagne peut s’expliquer bien entendu par le recul des probabilités de victoire des candidats d’extrême droite en France et en Allemagne. Nous sommes encore plus rassurés pour nos voisins du Sud…

Graphique 6: Taux d’intérêt à long terme (obligations d’État 10 ans) en France et en Allemagne

Les valeurs modèles de notre allocation d’actifs privilégient toujours une surpondération des actions, quoique de manière moins prononcée qu’au cours des derniers mois. Cette surpondération concerne toujours les valeurs européennes, complétées par une surpondération (limitée) des marchés émergents (surtout l’Inde). Les valeurs industrielles américaines restent surpondérées. Et nous osons étoffer à nouveau notre position dans les secteurs de la pharmacie et de la biotechnologie ainsi que dans les entreprises liées à la consommation.

Côté obligataire, nous exploitons toute remontée des cours pour continuer à réduire les échéances, en y allant doucement.

Mais les prochains jours seront marqués par d’autres événements importants. Après le Tour des Flandres de dimanche dernier, nous espérons que vous avez reconstitué votre stock de chips et de boissons rafraîchissantes. Dimanche prochain, c’est au tour de Paris-Roubaix. Ici, contrairement aux marchés financiers, nous n’osons avancer aucun pronostic. Mais une chose est sûre : dans l’enfer du Nord, les pavés éliminent rapidement les mous de la pédale !