Encore un dernier conseil rapide destiné aux fourmis (maintenant qu’elles s’apprêtent à envahir définitivement le monde)

Encore un dernier conseil rapide destiné aux fourmis (maintenant qu’elles s’apprêtent à envahir définitivement le monde)

Le fait que l’être humain prétende trôner sur le plus haut échelon de l’échelle de l’évolution est accueilli par un silence bienveillant par les autres espèces du règne animal.

Comment une espèce peut-elle se bercer d’une telle illusion alors qu’elle ne se distingue que par des actes de cruauté indicibles à l’encontre de ses pairs et par le joug impitoyable qu’elle impose aux autres créatures? Cette sous-espèce d’anthropoïdes – qui marche plus ou moins debout – semble en outre ne pas pouvoir résister à un désir compulsif d’auto-destruction, rendant ainsi invivable, de façon incomparable et systématique, son propre environnement.

Cette hypothèse de la supériorité de la race humaine ne repose en outre sur aucune démonstration statistique. Bien que nous ayons déjà éradiqué 75% de toutes les autres espèces, il semble y avoir (encore) bien plus de fourmis que d’êtres humains sur Terre. Par ailleurs, au cas où vous seriez tenté de dénigrer la taille réduite des individus faisant partie de cette espèce dominante, sachez d’emblée que le poids cumulé de ces petites bêtes dépasse largement celui de l’espèce humaine (et ce, malgré le fléau ambiant de l’obésité). Le succès de ces fourmis repose avant tout sur une organisation sociale terriblement efficace, qui permet l’épanouissement individuel. Il n’existe par ailleurs que peu de risque de dépression ou de burn-out parmi cette espèce pourtant extrêmement laborieuse. Chaque fourmi sait en effet à tout moment ce que l’on attend précisément d’elle et comme leur ADN commun est largement identique, toutes font preuve d’une grande bienveillance vis-à-vis des erreurs ou des lacunes de leurs congénères. Leur modèle d’entreprise s’avère en outre particulièrement durable, avec une empreinte écologique moins lourde pour ces dix derniers millénaires qu’un seul avion rempli de touristes criards partant en city-trip à Barcelone.

Nous nous permettons toutefois de donner encore un petit conseil à ces héros rampants: leur modèle social présente en effet une seule lacune, dans un domaine où l’humanité a peut-être encore une petite longueur d’avance. Et comme cette découverte cruciale risque de disparaître en même temps que l’inévitable extinction des cousins dégénérés des bonobos et des chimpanzés, nous allons tenter de la transmettre à l’espèce animale qui sortira finalement victorieuse de toute cette histoire. Maintenant que Trump a retiré les États-Unis de l’Accord de Paris sur le Climat, nous sommes même d’avis que le temps presse.

Le peuple des fourmis ne dispose en effet pas encore de marchés financiers, ce que nous considérons comme une grave lacune de leur organisation sociale, le fait d’y remédier pouvant sensiblement augmenter leur degré d’efficacité. Un marché d’actions qui fonctionne correctement permet en effet de transférer temporairement les risques sur les épaules les plus solides (à ce moment précis), assurant ainsi plus ou moins la continuité d’une entreprise. Cela se fait bien entendu moyennant une rémunération adéquate, à partir d’une prime de risque qui se transforme à long terme en une jolie tirelire, de façon à permettre d’une part au peuple des fourmis de prendre les risques nécessaires à court terme pour que la colonie bénéficie systématiquement des meilleures opportunités d’avenir et d’autre part d’en distribuer soigneusement à long terme les bénéfices à l’ensemble de la population. Si l’on y ajoute un marché obligataire fonctionnant parfaitement, la société des fourmis bénéficiera ainsi en permanence d’un financement liquide et bon marché, la combinaison de ces deux facteurs offrant non seulement aux participants une protection contre la perte de pouvoir d’achat mais aussi prospérité et bien-être.

Il est regrettable que dans le monde des humains, les commentaires bornés ignorent les merveilleuses vertus d’un tel mécanisme, qui fait en sorte que les risques nécessaires pour générer du progrès sont répartis de façon efficace à un prix relativement correct, fixé par le marché, ce qui permet à son tour d’utiliser de façon rentable l’épargne engrangée. Les résultats très positifs à long terme d’une telle méthode avaient déjà été prédits voici près de 2000 ans par un certain Matthieu, receveur des contributions en chef, accessoirement évangéliste et (surtout) économiste avant la lettre, dans son incomparable parabole des talents. En résumé: si vous avez un talent, investissez dans celui-ci. Cela vous rapportera énormément à long terme.

Nos yeux ne se sont cependant vraiment ouverts qu’à la lecture d’un article de Jeremy Siegel datant de 1992, lorsque la célébrité de Wharton est tombée – plutôt par hasard, comme cela arrive souvent en science – sur le calcul étonnant voulant qu’un dollar placé en 1802 dans l’indice boursier américain aurait rapporté près d’un million de dollars à la fin de l’année 1991 (et entre-temps plus de 12 millions de dollars…).

Graphique 1: évolution de l’indice S&P composite (rendement en USD) depuis le 1/1/1992

Cela suppose évidemment que l’investisseur surveille de suffisamment près un indice des actions diversifié et réinvestisse systématiquement les dividendes perçus. Vous allez certainement me rétorquer que personne ne vit suffisamment longtemps pour en profiter vraiment. Les arrière-arrière-petits-enfants de ce fervent investisseur de 1802 en auraient en tout cas largement bénéficié, tandis que pour des investissements sur des périodes relativement courtes (environ 25 ans…), les résultats sont eux aussi plus que corrects. Statistiquement parlant, on notera l’avantage extrêmement convaincant d’un placement en actions bien diversifiées, par exemple sur un indice mondial. On fera d’ailleurs le même constat sur la dernière période de 25 ans.

L’indice mondial MSCI (avec dividendes nets réinvestis) a en effet été multiplié par huit depuis 1992.

Graphique 2: évolution de l’indice mondial des actions MSCI (rendement net en euros) sur les 25 dernières années.

Cette brillante performance se traduit par un rendement annuel de près de 8%, soit un niveau très proche du return annuel moyen calculé par Siegel entre 1802 et 1991, à savoir 7,6%. Ce résultat a été au moins égalé dans plus de 90% des périodes de 25 ans écoulées, ce qui exclut tout hasard d’un point de vue statistique. Cela ne signifie absolument pas qu’il n’existe aucun risque de dérapages intermédiaires susceptibles de mettre la patience de l’investisseur lambda à rude épreuve. Le malheureux qui, en 1966, aurait placé tout ce qu’il possédait en actions aurait par exemple dû attendre 1981 pour que ses avoirs se relèvent des différents chocs pétroliers et des récessions économiques qui ont suivi, alors que dans l’histoire plus récente, la période comprise entre 2000 et 2011 ne figure probablement pas non plus parmi les plus heureuses (sur aucun plan d’ailleurs…).

Les impressionnants rendements du passé ne peuvent donc pas être considérés comme une garantie future de mine d’or. N’existe-t-il pas là un autre facteur de hasard? En l’occurrence le fait que pour calculer ces performances boursières, on s’est systématiquement tourné vers les États-Unis. Qui savait en 1802, voire en 1913, que l’Amérique allait imposer une telle suprématie au reste du monde sur les plans économique, militaire et politique? Voilà pourquoi nous commettons peut-être une erreur statistique en suivant inconsciemment le parcours du vainqueur et en oubliant que ce parcours était impossible à prévoir à l’époque. Cette vision du survivant vous oblige d’emblée à mettre toutes vos données statistiques à la poubelle. Ceux qui, voici quelques générations de cela, ont investi en Allemagne, en Argentine ou au Japon ont en effet vécu des expériences bien différentes en termes d’investissement…

Ce facteur ne doit toutefois pas vous effrayer: un indice mondial, pondérant tous les pays sur la base de leur PIB, aurait été en mesure d’améliorer les chiffres américains, surtout sur le plan de la correction du risque. Une large diversification et une bonne dose de patience constituent les ingrédients de base de toute stratégie d’investissement fructueuse, cette recette devant en outre être appliquée avec une capacité suffisante de relativisation, afin de ne pas paniquer en cas de fluctuations intermédiaires.

Certains ajustements temporaires peuvent contribuer de façon intéressante au rendement final, mais tout l’art consiste ici à résister aux décisions à chaud pour se concentrer sur les éléments revêtant une importance majeure pour l’évolution future des marchés d’actions et d’obligations. Trois récents développements exigent toutefois que nous portions notre attention sur l’évolution conjoncturelle.

Le ralentissement conjoncturel du secteur industriel américain est confirmé par le tout dernier rapport ISM. Cela ne doit en tout cas pas nous étonner et indique avant tout qu’il n’existe aux États-Unis aucune tension significative sur le front de l’inflation.

Graphique 3: indicateur ISM États-Unis pour l’industrie et les services

Cela signifie que la Fed ne doit pas s’empresser de relever son taux directeur et peut sagement attendre, après l’augmentation escomptée en juin (ou juillet?), de voir comment la situation évolue sur le plan économique. Les coûts de financement restent donc faibles et relativement stables dans l’économie américaine et l’on ne doit pas trop s’inquiéter de l’évolution conjoncturelle future. Le secteur des services maintient l’économie à un niveau suffisant, tandis que le composant Nouvelles commandes (prévues) de l’ISM indique que l’industrie va elle aussi se rétablir après sa période de répit actuelle.

Ce sont toutefois les chiffres de l’emploi publiés le 2 juin qui ont retenu le plus notre attention. Ces statistiques – toujours obtenues de façon quelque peu problématique – indiquent en effet un taux de chômage certes encore en recul aux États-Unis mais aussi un rythme de création de nouveaux emplois inférieur à ce qui était escompté. Nous avons d’une part déjà souligné à plusieurs reprises cette évolution étonnante qui s’explique avant tout par la chute du nombre d’emplois vacants aux États-Unis.

Graphique 4: croissance du nombre d’emplois vacants aux États-Unis

Cela a d’autre part permis de canaliser l’évolution salariale, à la fois dans l’industrie et les services, ce qui fait que ce composant essentiel de l’inflation future reste parfaitement sous contrôle.

Un deuxième élément qu’il convient de suivre avec une attention toute particulière est le commentaire de M. Draghi, à l’issue de la première réunion de la BCE qui a suivi la publication de ces statistiques. Il faut ici avant tout lire entre les lignes pour comprendre ce à quoi fait allusion le président de la BCE à propos de la fin prochaine du programme de Quantitative Easing. Malgré les injections massives de liquidités sur les marchés obligataires européens, la croissance du crédit reste encore et toujours insuffisante et les objectifs d’inflation ne sont toujours pas à portée de main. Ce message doit toutefois être diffusé avec toute la prudence nécessaire. Il ne faut en effet pas donner l’impression que la BCE panique parce que sa stratégie ne fonctionne pas (encore).

Graphique 5: croissance du crédit dans la zone euro (Particuliers et Entreprises)

Cela fait bien longtemps que nous ne vous avons pas parlé de la Chine, allez-vous me dire. Aurions-nous perdu de vue l’existence même du géant rouge? Certainement pas, mais son évolution s’est révélée conforme aux prévisions. Récemment, notre attention a toutefois été attirée par une évolution assez étonnante des marchés financiers chinois. Nous voyons en effet toujours un avertissement dans le fait que le taux interbancaire dépasse le taux directeur. Cela implique un manque de liquidités pour couvrir les besoins de financement de l’économie chinoise.

Graphique 6: taux directeur et taux interbancaire en Chine

Concrètement, cela augure généralement une phase d’expansion débridée du secteur immobilier impliquant plusieurs dangers. D’une part, cela contribue davantage à la création d’une bulle spéculative dans le secteur immobilier et à une nouvelle augmentation du taux d’endettement déjà trop élevé de l’économie locale. D’autre part, cette situation révèle une nouvelle faiblesse de l’industrie chinoise. Pour éviter le chômage (et les troubles sociaux) dans leur région, les potentats locaux décident généralement d’opter pour la solution la plus facile: commençons par ériger un méga-bâtiment n’importe où et on verra ensuite ce que l’on en fera. Nous créerons ainsi entre-temps des emplois qui généreront à leur tour des revenus et stimuleront la consommation. J.M. Keynes, version 2017.

L’Autorité centrale est consciente de ce danger et fait les efforts nécessaires pour contrer de telles évolutions, mais ces mesures ne peuvent en rien tempérer la faiblesse du secteur industriel. Le rapport Caixin note par ailleurs une certaine baisse de l’industrie chinoise, toutefois compensée par une accélération du rythme de croissance des secteurs tertiaires (notamment boosté par les dépenses de consommation).

Graphique 7: rapport Caixin sur la Chine pour les services et l’industrie

C’est pourquoi, dans le cadre de notre politique de placement, nous restons encore très peu enclins à investir en Chine, à l’exception des actions d’entreprises axées sur les dépenses de consommation des particuliers. Nous agissons d’ailleurs de la sorte depuis 2014. La surperformance générée par une telle stratégie s’est d’ailleurs avérée substantielle.

Nos modèles de répartition stratégique des actifs ont désormais du mal à s’auto-contrôler. La combinaison d’un faible taux LT et de l’absence d’impulsions en faveur de taux à la hausse, compte tenu de l’absence de toute menace inflationniste, de même que des augmentations conséquentes escomptées des résultats des entreprises européennes et américaines, du niveau toujours historiquement très élevé de la prime de risque et de la volatilité implicite extrêmement faible des bourses occidentales continuent à favoriser l’exposition aux actions, surtout au détriment des positions détenues au comptant. On met ici l’accent sur l’Europe, ainsi que sur des secteurs spécifiques tels que la robotique, les technologies de l’eau, la sécurité et le lifestyle. Les positions obligataires restent encore relativement à niveau, mais avec des durées limitées à cinq ans, et portent essentiellement sur les dettes souveraines espagnoles, irlandaises et polonaises, sans oublier l’Italie (même si, dans ce cas précis, nous serrons encore le frein à main) et une position limitée dans les obligations souveraines de l’Inde.