Parlez doucement et tenez un gros bâton

Le 13 mai, les marchés financiers ont subi de lourdes pertes, en particulier les bourses américaines. Ainsi, l’indice S&P a reculé de 2,4 % et l’indice NASDAQ, la bourse américaine des valeurs technologiques, a même perdu 3,4 %, après avoir déjà cédé beaucoup de terrain au cours de plusieurs séances précédentes. Si ces baisses sont importantes, elles interviennent, ne l’oublions pas, après un début d’année marqué par une forte hausse des cours des actions.

La correction boursière actuelle est la conséquence bien entendu de l’escalade du conflit commercial opposant les deux principales économies du monde. Le gouvernement américain a particulièrement mal pris le fait que les négociateurs chinois reviennent à Washington avec un texte fortement remanié, où on ne retrouvait que peu des accords conclus antérieurement. De leur côté, les autorités chinoises ont reproché aux négociateurs américains d’abuser de leur puissance économique pour les forcer à changer fondamentalement leur politique, dans un sens contraire à leur idéologie.

La tournure des événements a pris totalement les bourses par surprise, comme en témoigne la violence de leur réaction. Auparavant, les deux camps avaient pourtant pris soin de distiller des informations selon lesquelles les discussions se déroulaient dans un climat très constructif, en engrangeant des progrès importants. Et nous en sommes en réalité toujours persuadés. Mais ces avancées ne semblent pas avoir plu à certains dignitaires à Pékin où se joue une lutte politique entre, d’une part, la fraction conservatrice du pouvoir, qui ne veut rien changer en attendant les prochaines élections présidentielles américaines, et, d’autre part, un front progressiste autour du président Xi qui entend mettre en œuvre des réformes fondamentales pour mieux positionner l’économie chinoise pour la prochaine génération.

Il faut considérer la hausse des droits de douane américains sur certains produits chinois, qui passent de 10 % à 25 %, comme une menace, qui a encore été renforcée par l’annonce d’éventuels nouveaux relèvements encore plus substantiels. Le président américain se sait en position de force dans ce bras de fer. Une guerre des tarifs d’importation tournerait à l’avantage des États-Unis dans la mesure où la Chine ne peut répliquer que par des hausses portant sur un volume d’importations américaines beaucoup plus restreint, en prenant garde de surcroît à ne pas provoquer une flambée de l’inflation. La hausse des droits de douane chinois sur des produits américains, qui a été annoncée le 13 mai, n’a donc qu’une valeur de symbole, destinée exclusivement à ne pas perdre un peu plus la face.

La passe d’armes ne deviendra réellement dangereuse que si la Chine laisse sa monnaie se déprécier fortement par rapport au dollar américain, comme elle l’a déjà fait dans le passé, pour limiter l’impact des droits de douane. Mais, jusqu’à présent, le yuan n’a reculé que légèrement.

La réaction boursière à l’annonce chinoise paraît donc exagérée. Mais il est certain que l’inquiétude grandit. La tactique du président américain apparaît à présent très clairement. Tant que le consommateur aux États-Unis ne sera pas confronté à des hausses de prix abruptes, Trump poursuivra sa politique de tarifs douaniers. Pour lui, tout l’art consistera à se servir de sa position de force pour contraindre les Chinois à conclure un accord, sans qu’ils ne perdent (encore plus) la face.

Speak softly and carry a big stick, autrement dit « Parlez doucement et tenez un gros bâton » : telle était la stratégie du président légendaire Franklin Roosevelt, longtemps avant l’actuel hôte de la Maison-Blanche. Trump adopte manifestement un autre style.

Il est indéniable que la hausse des droits de douane est susceptible de ralentir la croissance économique mais cet impact peut être compensé par des incitants temporaires. Une baisse des taux d’intérêt (à court comme à long terme) aux États-Unis et de nouvelles réductions des réserves obligatoires des banques et du taux directeur en Chine peuvent neutraliser en grande partie l’affaiblissement économique attendu et conduire les marchés financiers à reprendre le chemin de la hausse au second semestre.

D’ici là, nous tablons sur une évolution boursière agitée, sans redressement spectaculaire dans l’immédiat. À moyen terme, tout le monde semble encore convaincu que les États-Unis et la Chine concluront un accord commercial lorsque Xi et Trump se rencontreront lors du sommet du G20. Pour l’heure, nous conservons notre allocation d’actifs, qui traduit une surpondération en actions. Nous la maintenons pour plusieurs raisons : la faiblesse des taux d’intérêt, les résultats des entreprises meilleurs que prévu, un redressement ténu des indicateurs conjoncturels européens et des primes de risque en hausse. Nous prenons cependant en compte une volatilité boursière accrue.